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Le lien social traverse les murs de la prison française

C’est en m’intéressant aux dernières actualités de l’agriculture urbaine parisienne que j’ai découvert l’association Champ Libre. « Atelier du champ à l’assiette, centre pénitentiaire sud », tel est l’intitulé du dernier atelier organisé au mois d‘octobre par les organisations Zone Ah! et Vergers Urbains en partenariat avec Champ Libre. De quoi me faire réagir et susciter mon intérêt.

Prison, centre pénitentiaire, centre de détention, maison d’arrêt : nombreux sont ces lieux avec lesquels nous ne partageons plus aucun lien social. Ces derniers nous semblent loin, inaccessibles, tabous, ou interdits. Aujourd’hui, ce sont deux mondes – « hors les murs » et « dans les murs » – qui n’interagissent pas, amenant également deux categories de citoyens à s’ignorer.

Êtes-vous déjà allés en prison?

Née de l’expérience humaine incroyable vécue par trois Genepistes – Mai-liên, Mathilde et Natacha – l’organisation Champ Libre a pour mission de décloisonner les prisons en proposant une expérience humaine et innovante à un public plus large que celui des étudiants.

“On veut faire entrer plus de monde en prison”, dit Mai-liên, co-fondatrice du projet.

En premier lieu, Champ Libre organise des ateliers hebdomadaires sur des thématiques diverses auprès de détenus de deux établissements de la région parisienne, le centre pénitentiaire de Réau et la maison d’arrêt de Bois d’Arcy. Ces ateliers sont co-développés et animés par des associations ou intervenants externes indépendants et formés par Champ Libre. En plus de créer des liens nouveaux entre les mondes associatifs, culturels et les personnes en situation d’isolement, Champ Libre mobilise les citoyens « hors les murs » autour de conversations informelles pour débattre de sujets variés en lien avec le milieu carcéral. Organisées sous forme d’apéros-citoyens, ces discussions ouvertes invitent les participants à se questionner sur le sens de la citoyenneté et les pratiques du vivre-ensemble.

Champ Libre ne se présente pas comme un organisme de réinsertion. Ce qui anime l’association, c’est avant tout la (re)découverte d’un lien social entre deux réalités cloisonnées et l’accès à une culture et des savoirs souvent perçus comme élitistes.

Champ Libre se distingue par la diversité des ateliers présentés en milieu carcéral

Champ Libre se distingue par la diversité des ateliers présentés en milieu carcéral. Crédit Photo : Champ Libre

Samedi, 9h : Astrophysique

S’appuyant sur une solide équipe de bénévoles, Champ Libre développe et accompagne des intervenants en prison dans le cadre d’ateliers hebdomadaires. De l’astrophysique au burlesque en passant par la philosophie, la danse et l’océanographie, les ateliers proposés chaque samedi matin traitent de sujets divers et variés pour favoriser la plus grande ouverture d’esprit possible, tant du côté des intervenants que des participants.

Dans le cadre de l’atelier “Be cool Be clown” organisé sur quatre semaines, trois étudiantes de l’école Le Samovar sont venues introduire une note de burlesque à la maison d’arrêt du Bois d’Arcy. Une dizaine de participants se sont laissés guider au cours de quatre ateliers dans l’exploration de la figure du clown et dans la découverte de leur propre version de ce personnage. Une approche unique et innovante favorisant l’introspection et la découverte de soi à travers différentes activités individuelles et collectives.

C’est ensuite en partenariat avec des étudiants doctorants de l’IAS (Institut d’Astrophysique Spatiale) de la Faculté Paris 11 qu’un cycle d’ateliers d’astrophysique a été organisé pour “questionner ensemble l’univers”, grâce notamment à l’intervention de Jean-Pierre Bibring, responsable scientifique de la mission Rosetta, et Michel Spiro, ancien président du CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire.

Autre thématique abordée, celle de « la ville d’aujourd’hui et de demain ». S’étalant sur huit semaines, le cycle d’ateliers a rassemblé participants, urbanistes, géographes, sociologues et collectifs citoyens pour explorer, s’interroger et s’exprimer sur la ville à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy. Ces ateliers se sont terminés par la production d’un ouvrage collectif intitulé Champ Libre City, regroupant en un document le contenu des échanges et mettant en avant la grande diversité des perceptions et des opinions sur comment réinventer le vivre ensemble dans l’espace urbain.

ChampLibreCity

[ Consulter la liste complète des ateliers proposés par Champ Libre ]

Depuis la création de l’association il y a un peu plus de deux ans, Champ Libre a organisé une trentaine d’ateliers, mobilisant plus de 75 intervenants, 150 participants, 10 bénévoles et 2 établissements, le centre pénitentiaire de Réau et la maison d’arrêt de Bois d’Arcy.

Ces ateliers offrent un regard nouveau sur deux mondes séparés par des murs, se traduisant aussi par une expérience humaine hors du commun. À ce titre, Mai-lên raconte l’atelier de Yoga proposé par Alice et Zineb au centre pénitentiaire de Réau. En démystifiant le contact physique dans un milieu où le rapport au corps est souvent négligé, voire inexistant, l’atelier proposé s’est revélé être un véritable catalyseur de changements et d’émotions, tant pour ses participants que pour ses instructrices.

Champ Libre espère également servir de « projets pilotes » pour les intervenants qui, séduits par leur première expérience en milieu carcéral, trouvent ainsi l’énergie de développer des projets autonomes, le premier pas dans la prison ayant été franchi accompagné de Champ Libre. C’est notamment l’idée des organisations Zone Ah et Vergers Urbains actuellement en discussion avec l’administration pénitentiaire pour le développement d’ateliers plus poussés sur l’agriculture urbaine. Affaire à suivre.

Le décloisonnement par les intervenants  

Les activités de Champ Libre ne se limitent cependant pas aux personnes en situation d’isolement. L’association travaille aussi en étroite collaboration avec son deuxième public cible, celui des intervenants. Professionnels, experts, étudiants ou simples passionnés, ces derniers ne se sont pour la plupart jamais imaginés transmettre et partager leur champ de compétences avec des personnes du milieu carcéral. Cependant, comme le souligne Mai-liên, co-fondatrice du projet, pour qu’une rencontre soit fructueuse, les deux groupes doivent être formés et avertis. L’association organise avec les intervenants des sessions d’information, d’échange et de sensibilisation en amont de chaque atelier pour les familiariser avec les principales problématiques présentes en milieu carceral. Ces échanges permettent à ces derniers de développer des ateliers aux contenus adaptés.

Champ Libre se présente comme une invitation à ouvrir un domaine professionnel à d’autres publics, et offre une opportunité unique d’ajouter une dimension sociale à des secteurs qui n’avaient pas vocation à se rendre dans ces lieux. Au fil des ateliers, Champ Libre décloisonne les prisons pour démultiplier son impact social.

Du dialogue citoyen à la réflexion collective 

Enfin, Champ Libre mobilise les citoyens « hors les murs » autour de conversations thématiques sur différentes problématiques en lien avec le milieu carcéral. Organisés sous forme d’apéros, ces moments d’échange rassemblent à nouveau citoyens, associations, chercheurs, experts ou professionnels pour faciliter la réflexion et alimenter les débats. À l’image des ateliers, les apéros mensuels proposent une programmation riche et variée : du rôle de la religion en prison à celui de la presse et des journalistes, les citoyens se sont aussi interrogés sur l’architecture carcérale et prononcés sur les propositions de la réforme pénale.

Pour Champ Libre, le décloisonnement des prisons se fait autant de l’intérieur que de l’extérieur : ce décloisonnement n’est possible que grâce à des actions citoyennes organisées des deux côtés de murs. Il ne s’agit pas seulement de s’adresser aux personnes en situation de détention, mais également d’inviter l’ensemble des citoyens à s’intéresser à ces problématiques et à contribuer activement à la (re)création d’un lien social.

Apéro-Citoyen Champ Libre.  Crédit Photo : Champ Libre

Apéro-Citoyen Champ Libre.
Crédit Photo : Champ Libre

Au-delà du milieu carcéral

Depuis deux ans, l’association tournait grâce à un fond de 300 euros collecté lors de la fête de lancement. Système -D de qualité et bénévolat ont permis à l’organisation de se maintenir et de se développer. Plus récemment, une campagne de crowdfunding organisé via le site HelloAsso a permis a Champ Libre de collecter plus de 3 000 euros. Ces fonds serviront à l’achat de matériel, au développement de la programmation des ateliers et d’outils de communication permettant de toucher des publics plus larges.

Autre nouvelle, à partir du mois de janvier, Champ Libre ne limitera plus ses interventions au milieu carcéral mais proposera ses activités à l’Ilôt Chemin Vert, un centre d’hébergement de la région parisienne. En s’ouvrant à d’autres types d’établissements cloisonnés, Champ Libre se démarque un peu plus de l’approche Genepi qui a inspiré ses fondatrices.

Suivez Champ Libre sur Facebook, participez au prochain apéro-citoyen ou prenez contact avec l’association pour proposer votre atelier ! Pour les simples curieux, consultez les nombreuses ressources disponibles sur le site de Champ Libre.

ChampLibre_HomePage

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